Montréal à la croisée des chemins

Dans la pénombre d’un conteneur fermé, les corps ressentent les vibrations de l’échangeur Turcot. Dans un autre, celui-ci percé par des fenêtres aux extrémités, le regard bascule de droite à gauche pour s’équilibrer entre deux réalités antagoniques. À ciel ouvert, il faut marcher pour passer d’un récit à l’autre, pour lier un quartier à l’autre.

Les installations de cette première journée de la saison estivale du Catalyseur d’imaginaires urbains, qui a eu lieu jeudi dernier au Virage, convergeaient vers un même noyau : inspirer à travers le corps la réflexion sur des quartiers montréalais. Mais l’interaction entre les créations était plurielle et dépassait le thème. La façon dont les éléments de l’installation littéraire « Place des lettres » étaient disposés dans l’espace faisait appel à la toile d’araignée que dessinent les rues de Ville-Mont-Royal. Le photoreportage « Pastorales montréalaises » marquait le parallèle entre cette enclave aisée et Parc-Extension, son antithèse voisine. En même temps, « Les Nouveaux Monuments » se présentait sur deux écrans mis, eux aussi, l’un à côté de l’autre, révélant des scènes différentes qui ne se répétaient ni se croisaient jamais, mais qui dégageaient un écho irrévocable et inattendu de ce parallélisme asymétrique.

Trois concepts, trois ambiances, trois langages. Tout cela concentré sur un même lieu propice à l’imagination, à la créativité et au regard critique à travers la découverte de multiples chemins.

L’improbable contemplation du brutal

Daniel Robinson et Charles Montambault réussissent à retravailler l’esthétique de l’échangeur Turcot, cet ensemble de viaducs qui impose ses formes dans le paysage du Sud-Ouest montréalais, pour en arracher le beau. « La beauté ne vient pas du tout en regardant la structure de loin. Il a fallu y passer du temps pour aller chercher le beau là où personne ne s’attend à le trouver », explique Daniel, responsable des images de l’installation.

« Les Nouveaux Monuments » est une expérience immersive qui consiste en une projection d’environ douze minutes. Avec douceur, Daniel compose ses plans comme des tableaux. Sa caméra stationnaire ne bouge jamais, mettant en valeur la subtilité des mouvements dans de longues séquences.

Elles révèlent des angles négligés devant cette structure qui n’échappe pas au regard, mais qui est rarement l’objet d’une véritable observation. La position de la caméra prétend reproduire la perspective de quelqu’un qui s’attarderait sur ce colosse en béton construit dans les années 1960 pour améliorer la circulation dans la métropole.

Le choix d’utiliser deux écrans a pour effet la création d’un dialogue complexe. Les lignes se conjuguent parfois en harmonie, comme si le mouvement d’un côté continuait de l’autre. Dans la plupart du temps, cependant, ce qui impressionne est l’asymétrie, le décalage entre les formes, les textures et les rythmes.

« Il y a un rapport de simultanéité que je trouvais très intéressant à traduire avec deux écrans », explique Daniel. Il souligne que ce à quoi on assiste pendant la projection est encore en train de se passer (en ce moment même), comme si leur création rappelait l’existence d’un flux temporel qui ne cesse jamais, mais qui n’avance pas non plus. Cette idée d’un entretemps très élastique est encore plus évidente à travers le son.

L’excellent travail de Charles Montambault dans la captation et le montage sonore crée la sensation de continuité. Au début, le bruit nous fait violence. Il prend toute la place, il étouffe. Mais au fil de quelques minutes, notre perception commence à se transformer et il devient fluide, donnant l’impression que tout s’inscrit dans un seul mouvement malgré l’hétérogénéité visuelle. À partir d’un certain moment, le corps s’habitue à ce qui dérange et l’on ne remarque plus avec le même étonnement ce qui nous arrive par l’ouïe. Le son nous a déjà emballés. On cède au flux sonore qui se réverbère en nous.

Les créateurs affirment que le choix de s’attarder sur cette mégastructure inscrite dans une esthétique brutaliste s’est fait presque malgré eux. En tant que résidents du secteur sud-ouest de la ville, depuis longtemps ils sont exposés au bruit omniprésent de l’échangeur. Ce qui agit presque comme un chant incantatoire qui franchit la barrière de la conscience. « On finit par s’habituer au son, comme un white noise, capable d’engourdir le sens », dit Daniel.

« Ce qui m’a frappé le plus, c’est la monumentalité de la chose, l’immensité », affirme Charles, en avouant le sentiment d’écrasement provoqué par la construction. Après chaque jour de tournage, les vibrations de l’échangeur Turcot ne cessaient pas de résonner en eux. « Et pendant le montage, ce n’était pas long qu’on perde un peu la joie de vivre. On se déshumanise un peu quand on subit ça pendant longtemps », ajoute-t-il.

Pendant la projection, il n’y a qu’un seul moment où l’on remarque la présence humaine. Ça dure environ vingt secondes. Daniel et Charles affirment néanmoins avoir vu plusieurs personnes dans ce lieu isolé. « On est au cœur du bourdonnement de la ville, de la circulation, mais c’est un endroit presque vide, où il y a beaucoup de gens qui se tiennent là, qui y habitent », décrit Charles. « Quand on voit les gens sous l’autoroute, on peut se mettre un peu à leur place et se demander ce qui se passe pendant ce temps-là », complète Daniel.

Certes, ce sont des perceptions différentes de l’espace et du temps qui s’y déroulent. D’une autre manière, ce décalage temporel est aussi présent dans la forme de l’installation audiovisuelle, puisque les deux écrans font en sorte que la projection de douze minutes en dure en réalité vingt-quatre. Alors, à chaque seconde le spectateur doit en assimiler deux. De l’impossibilité de se concentrer sur un seul plan afin de tout saisir, on est induit à une forme de lâcher-prise. Ce n’est plus la raison qui détermine la direction du regard, mais l’intuition inconsciente. Finalement, on cède au chant de l’échangeur.

Les deux états du rêve américain

Le boulevard de l’Acadie et la clôture verte des arbustes qui le longe du côté ouest sont la frontière vivante entre Ville-Mont-Royal et Parc-Extension, deux réalités socio-économiques opposées. D’un côté, un quartier riche où les gens s’installent pour y rester et où chaque individu dispose de beaucoup d’espace pour soi ; de l’autre, le quartier le plus pauvre à Montréal, un quartier d’immigration et de circulation, où les gens n’ont pas le choix d’être plusieurs à partager le même espace exigu.

La position des neuf photos dans le conteneur en dit déjà beaucoup : ces deux mondes vivent l’un en face de l’autre sans se mélanger. Dans le conteneur où le photoreportage est exposé, on a l’impression d’être le funambule qui tente en vain de réconcilier deux frères qui ne se parlent pas.

Le photoreportage « Pastorales montréalaises », réalisé par Catherine Eve Groleau (texte) et Hubert Hayaud (photos), propose l’entrée dans cet univers polarisé. Malgré les contrastes, ils partagent l’idée d’une terre idéale, mythique. Pour les uns, le rêve américain, caractérisé par la propriété d’une maison avec un beau jardin et deux voitures dans le garage, est déjà réalisé. Pour les autres, ce rêve-là est encore à l’état d’un espoir lointain.

Catherine Eve explique que le titre du photoreportage fait référence à la littérature pastorale, identifiée par les récits de bergers qui se promènent dans des lieux bucoliques où la nature et le bonheur sont accessibles à tous. Dans un contexte de colonisation et d’immigration, le bonheur est souvent lié à l’idéal de la terre. « Donc, on va vers une terre qu’on imagine qui va nous apporter ce bonheur, mais qu’elles sont ces pastorales à Montréal ? Plusieurs résidents qui s’installent à Parc-Extension arrivent d’une situation beaucoup plus difficile, ils trouvent donc une sorte de pastorale, mais pas celle de l’espace », affirme-t-elle.

Hubert Hayaud et Catherine Eve Groleau

Hubert se dit fasciné par « l’absurdité de ce besoin humain de tracer des lignes, des frontières de séparation, des cases, pour savoir qui appartient à quoi ». Les résidents de Ville-Mont-Royal paient cher pour élargir les bornes de leur intimité et la difficulté de percer l’espace privé de la richesse est représentée : la seule résidence qu’on voit de l’intérieur dans ce quartier, c’est une maison vide où un agent immobilier nous tourne le dos.

En revanche, du côté de Parc-Extension, on est coude à coude avec deux jeunes qui se parlent sur un balcon étroit. Une autre photo nous invite dans la chambre d’une jeune fiancée d’origine sri-lankaise pendant qu’elle se prépare à son mariage.

En dépit du décalage spatial et financier qui les sépare, Hubert croit que les résidents de Ville-Mont-Royal et de Parc-Extension aspirent tous à la même chose : « ni plus ni moins qu’à un bonheur individuel ». La différence, c’est que les uns peuvent se payer le choix de contrôler leur propre espace, tandis que les autres dépendent de la solidarité et de la communauté pour survivre. Justement parce qu’ils n’ont pas le choix.

La croisée de chemins

L’installation « Place des lettres » s’est inspirée de l’imaginaire ferroviaire lié à l’histoire de l’espace où l’on construit le nouveau Campus-MIL de l’Université de Montréal. L’immense terrain était jadis la gare de triage d’Outremont, où l’on faisait des travaux de réparation dans les wagons de la compagnie Canadian Pacific et où les locomotives étaient tournées sur leur axe pour changer de direction.

La position des poteaux de bois force le spectateur à ce même mouvement circulaire, en traversant des extraits de roman, des poèmes, des chansons et des pages de BD pour mettre en évidence les récits qui composent la mosaïque de cette région de la ville. D’un poteau central, dix câbles en acier sortent, deux par deux, en cinq axes différents dirigés vers cinq quartiers environnants : Parc-Extension, La Petite-Patrie, Outremont, Mile-End et Villeray. Dans chacun de ces axes, huit pages remplissent les rails imaginaires. Mais ce n’est que le début, puisque les visiteurs peuvent se servir des machines à écrire publiques mises à disposition pour y laisser leurs propres mots.

Les images déterminent le sens de la circulation : il faut aller contre le sens de l’horloge pour tout voir. Un constat qui n’est pas anodin si l’on pense que « Place des lettres » s’avère aussi l’effort de remonter le passé afin de récupérer la mémoire récente de ce que l’espace en mutation a déjà abrité.

Courber le dos est le moyen le plus efficace de franchir les câbles métalliques qui relient le centre à ses multiples périphéries. Il y a quelque chose de clandestin dans ce mouvement, comme lorsqu’on traverse à pied les rails de la voie ferrée d’à-côté pour passer d’une rive à l’autre.

Arpenter la « Place des lettres » est une expérience d’autant plus intéressante puisqu’une fois qu’on s’approche des poteaux (donc, une fois qu’on arrive symboliquement dans un autre quartier), on est surpris par le son qui en ressort par le biais d’un système de haut-parleurs.

Jen Reimer et Max Stein ont travaillé sur de longues séquences audio qui créent une ambiance particulière et jouent avec notre imaginaire. Que ce soit la reproduction du bruit des grillons, d’un train qui passe, ou de ce qui pourrait être le vent dans la végétation, l’interférence audio intensifie l’impression d’être dans un autre espace.

« Place des lettres » est une création collective élaborée par les membres du Laboratoire sur les récits du soi mobile (Rosie Lanoue Deslandes, Mathieu Li-Goyette, Cynthia Noury et Adina Blanariu). Elle sera montée à nouveau au Virage les 17 et 24 août.

Regarder les voix invisibles

À la tombée du jour, gâté par un ciel dégagé et généreux en variations de bleu et mauve, le public a pu assister à la projection de six courts-métrages documentaires. La projection a été organisée par Funambules Médias, dans le cadre de la programmation de la huitième édition de « Cinéma sous les étoiles ».

Les documentaires ont amené en surface les voix généralement oubliées de ceux qui ne font pas la une, qui n’apparaissent pas dans les médias, qui vivent incognito. Des visages et voix invisibles qui composent le tissu social. On a vu la détresse d’immigrants arabes et latinos qui ne se sentent pas accueillis à part entière dans la société québécoise et qui parfois ont dérapé. On a vécu quelques minutes dans le micro-univers de la routine d’un centre d’aînés. On a vu le visage de l’itinérance et on a entendu un autiste dire « Je ne savais pas que j’existais » avant qu’il connaisse la musique.

Mais on a vu aussi comment certains immigrants s’attachent au symbole de la ceinture fléchée en y voyant la représentation d’un vivre ensemble réussi au Québec. Des perspectives souvent méconnues et peu accessibles, qui permettent de comprendre la société autrement. Des voies qui permettent, somme toute, de regarder l’autre dans les yeux.

 

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