Purification par le feu

Sous la pleine lune qui grimpait l’horizon, une centaine de personnes ont participé à la cérémonie tenue en hommage aux femmes autochtones disparues et assassinées. Tous réunis autour de la mémoire de celles qui ont succombé à la violence, dans une réaffirmation du deuil collectif qui insiste à se faire nécessaire.

Les gens se sont placés en cercle. Au centre, une œuvre totémique sculptée en bois de l’artiste atikamekw Jacques Newashish représentait le corps d’une femme. De toutes les femmes victimes. Malheureuse ironie du sort, le totem a été produit à la dernière minute pour remplacer une œuvre disparue. La femme de la nuit hibou, un totem plus grand, avait été créé par Monsieur Newashish spécialement pour l’occasion. L’œuvre était présentée à la Place des Festivals pour la 27e édition de « Présence autochtone », mais elle a disparu dans des circonstances obscures.

L’artiste atikamekw Jacques Newashish

En dépit de la déplorable nouvelle, cela n’a pas affaibli la charge émotive et symbolique de la cérémonie, qui a eu lieu comme prévu. D’emblée, les femmes présentes sur place (autochtones et allochtones) ont été purifiées par la fumée de la sauge. Monsieur Newashish s’est chargé d’allumer le feu qui allait brûler le totem, tandis que des chants étaient entonnés par des femmes atikamekw, dont Nicole Awashish.

« Le feu, c’est pour montrer la lumière et libérer la souffrance », explique Madame Awashish, qui vient de la communauté Wemotaci. Elle est la sœur de Monsieur Nawashish et a aidé à organiser la cérémonie. « On veut que le monde voie qu’on a de la souffrance et qu’on veut s’en sortir. L’alcool, la drogue, les suicides de jeunes… je veux que ça s’arrête chez nous », réclame-t-elle.

L’hommage avançait selon les mouvements circulaires du rituel autour du feu. Sur un morceau de tronc pointé vers l’Est – là où le soleil se lève, où la vie commence et recommence chaque jour – les gens versaient un peu d’eau au sol et prenaient dans leurs mains du tabac pour ensuite, dans l’extrémité ouest du cercle, le jeter dans le feu en envoyant de bonnes pensées aux femmes victimes, décédées ou vivantes. À toutes les femmes.

La cérémonie a aussi été l’occasion de faire communion, de rassembler les gens autour de ce qui touche à la vie et est la source de chagrin chez les peuples autochtones. Une occasion de se souvenir, de prendre parole, de dire enfin que lorsqu’une personne souffre, c’est toute la société qui est concernée. « On fait cela pas seulement pour les victimes autochtones, mais pour tout le monde », souligne Madame Awashish.

Les flammes se sont élevées dans le ciel avant de finalement s’apaiser. Vers la fin, quand la lune s’était déjà réfugiée derrière les nuages, les personnes s’échangeaient des embrassades sincères et de chaleureux mikwetc (« merci » en langue atikamekw).

Une fois la célébration terminée, le constat que l’œuvre totémique, cette femme debout, est restée inébranlable sur les braises. Sans s’émietter ni alimenter davantage le feu. Un feu qui a laissé son empreinte, qui a gravé des rides immémoriales sur le corps en bois. Sur un visage absent représentant des milliers de visages en silence.

Après la dispersion des gens, le totem continuait là. Au milieu de la nuit, il continuait là. Au petit matin, toujours là.

À nous regarder, à résister.

À défier l’oubli.

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